Il arrive de plus en plus souvent que certaines personnes fassent un retour aux études après plusieurs années de carrière et que, pour différentes raisons, ils se lancent dans une réorientation professionnelle. Personnellement, j’ai beaucoup étudié tout le long de ma vie. J’adore étudier et je l’ai toujours fait avec plaisir dans l’intention de me former dans ce que je suis devenue. Or, aujourd’hui, mon retour sur les bancs universitaires est un choix obligé dans le but d’être reconnue comme une enseignante à part entière. Je le fais non pas pour ma formation personnelle, mais pour réussir à obtenir un ancrage à long terme, un sentiment d’appartenance et d’attachement à quelque part, ou ne serait-ce qu’un tout petit signe de reconnaissance professionnelle. Bien que longuement réfléchi, ce choix est loin d’être facile. Ce n’est plus comme étudier à 20 ans, ou à 30 ans ni même à 40 ans. Le corps, et surtout la tête, m’imposent des limites et, face à ma famille et à ma santé, ce sont ces deux aspects qui vont toujours primer.
Brève rétrospective
C’est drôle à dire, mais en faisant cette analyse rétrospective, je me rends compte que j’ai vraiment suivi des études à chacune de mes décennies. Un peu comme tout le monde, avant ma vingtaine, j’ai terminé mes études secondaires au lycée franco-argentin Jean Mermoz, où je suis tombée amoureuse du français que j’étudiais depuis la maternelle. Une chose est sûre, c’est pendant mes quatorze ans d’études dans cette école que mon amour pour la langue de Molière (en passant, je dévorais ses pièces de théâtre) s’est développé. Par la suite, j’ai entamé mes études universitaires en médecine, ce dont j’avais rêvé toute ma vie. Parallèlement, pour pouvoir payer mes études, j’enseignais le français langue étrangère dans des instituts de langues privés. Le cours de ma vie (ma situation familiale très compliquée, la situation sociale de mon pays, le travail de mon père comme chirurgien oncologue) m’a amenée à faire un virage à 180 degrés à l’âge de 23 ans. Je trouvais que c’était mieux de le faire en début de carrière que plus tard. Aujourd’hui, j’y pense et je me rends compte comment ce moment-là a été significatif et douloureux pour moi. C’était un moment charnière qui a changé le cours de ma vie. En fait, j’adorais le français. Mes parents m’avaient inscrite dans une école française depuis la maternelle et, cette langue, je la portais déjà dans mon cœur. Je ne voulais pas l’oublier, je ne voulais plus continuer d’avoir cette amère sensation que cette langue s’évanouissait tranquillement dans mon esprit. Je voyais mon père lire des revues scientifiques en français, et je me suis dit : « Pourquoi pas ? » Je pourrais traduire des recherches médicales du français vers l’espagnol ou vice versa. J’arrimerais donc le côté médical à ma passion pour les langues. J’ai donc fait mon baccalauréat en traduction scientifique, technique et littéraire français-espagnol-français en même temps que j’enseignais le français langue étrangère au secondaire et à l’université dans mon pays d’origine, l’Argentine.
En arrivant à Québec, j’avais déjà dix ans d’expérience en enseignement. Je voulais continuer à enseigner les langues à l’université tel que je faisais en Argentine, mais je n’avais pas de diplôme en enseignement. On m’a donc suggéré de faire une maîtrise en Didactique d’une langue seconde afin de combler, grâce à la théorie, mon expérience déjà acquise. Depuis mon arrivée, j’ai travaillé autant en traduction (axée sur des textes pédagogiques) qu’en enseignement du français langue seconde auprès des immigrants et qu’en enseignement de l’espagnol au secondaire et aux adultes. Même si j’avais déjà ma petite entreprise de traduction, Tour de Babel traduction, j’éprouvais toujours le besoin et le désir d’enseigner. Enseigner a toujours été ma passion, et c’est en enseignant que je me sentais épanouie. Traduire et enseigner étaient devenus pour moi le parfait mariage qui assurait mon équilibre professionnel. Un travail interculturel avec les textes en traduction et interculturel avec les personnes de différentes cultures. Tout était là ! J’étais comblée !
Une triste réalité
Vous vous demanderez certainement où est le problème alors. Eh bien, le voici : avec quatre diplômes dans le domaine des langues (un en traduction, un en correction de textes et deux autres en didactique des langues) et toutes les formations suivies en parallèle durant mes 30 ans d’expérience professionnelle, ce n’était surtout pas dans ma to do list d’ajouter, à 52 ans, une nouvelle corde à mon arc, ou plutôt dire, un deuxième baccalauréat.
En fait, depuis mon arrivée à Québec en 2003, j’ai toujours enseigné le français auprès des immigrants allophones adultes et l’espagnol auprès des jeunes du secondaire, du collégial et aux adultes également. Certes, j’ai vécu beaucoup de belles expériences très enrichissantes et valorisantes auprès de mes différents types d’apprenants. Quand les étudiants me disent que je suis la meilleure prof ou qu’ils aimeraient poursuivre leur formation avec moi ou plein de compliments de la sorte, je me sens remplie de gratitude et d’une nouvelle énergie ! Cependant, les conditions itinérantes et précaires de mon emploi commençaient à peser lourd sur mon moral et mon mental.
Au début, je trouvais « normal » d’avoir à faire mes preuves, d’avoir à démontrer mes connaissances et mes compétences, d’avoir à faire des suppléances ou d’être occasionnelle sur appel même dans des conditions de stress et d’angoisse non négligeables. En fait, j’ai été engagée dans plusieurs établissements scolaires (six en tout) et même par un ministère. Évidemment, comme pour n’importe quel emploi ainsi que pour le commun des mortels, je devais réussir à passer à travers tout le processus d’embauche : soumettre ma candidature, tous mes diplômes, mes attestations d’emploi, ma lettre de motivation, dans plusieurs cas passer des tests également, et, si je parvenais à passer à travers ce crible fin, il me fallait encore réussir l’entrevue d’embauche. Rien d’anodin, car soit je réussissais, soit je devais reprendre mes recherches et tout recommencer.
Mis à part deux des établissements où j’ai travaillé, je savais d’avance que c’était pour un remplacement temporaire, soit de quelques mois ou même de quelques années. Sûrement à cause de mon grand optimisme, de mon niveau d’espoir élevé ou de mon degré de confiance comme quoi tout peut changer, je me disais que lorsqu’ils verraient mon professionnalisme, mes compétences, mes valeurs, mon savoir-faire et mon savoir-être, je pourrais probablement y trouver ma place. Hélas, après me faire complimenter pour mon « excellent travail », je me faisais dire, établissement après établissement, qu’ils ne pouvaient pas me garder parce que je n’avais pas mon brevet d’enseignement.
Si seulement les gens pouvaient comprendre la profonde déception et frustration que cette expérience peut provoquer chez les personnes qui, comme moi (parce que je sais très bien que je ne suis pas la seule à l’éprouver et à vivre ce que je vis) sommes soumis à ce cercle vicieux qui ne nous amène jamais nulle part, et duquel il est très difficile de sortir parce qu’on a besoin de travailler pour subvenir à nos propres besoins et à ceux de nos êtres chers. Beaucoup d’immigrants comme moi arrivent avec un ou plusieurs diplômes dans leurs poches. Grâce à ces diplômes, ils pouvaient exercer leur profession dans leur pays d’origine. Évidemment, les règles ne sont pas les mêmes d’un pays à l’autre, et cela est compréhensible. Malheureusement, en arrivant dans cette nouvelle terre d’accueil, il arrive souvent que les diplômes et/ou l’expérience ne soient pas reconnus. Et même si on se bat corps et âme pour franchir l’interminable nombre d’étapes pour la reconnaissance des acquis scolaires ou extrascolaires, les barrières sont tellement hautes que les franchir devient un obstacle de taille à en épuiser plusieurs qui terminent par battre en retraite.
Le système est loin d’être préparé à des cas ou des cheminements particuliers. Personnellement, je n’ai pas été bien orientée. On m’a suggéré de faire un mémoire de maîtrise en Didactique d’une langue seconde. Comme je travaillais déjà en francisation auprès des adultes, et qu’il n’existait pas beaucoup d’études concernant l’intérêt et la lecture, j’ai choisi de me consacrer à La compréhension en lecture en français langue seconde chez des adultes allophones en processus de francisation. Par la suite, on m’a conseillé de faire un Certificat d’aptitude à l’enseignement spécialisé du français langue seconde. Hélas, sans brevet, je pouvais enseigner, mais je ne pouvais pas occuper une place qu’un diplômé avec un brevet d’enseignement était censé occuper.
Tout compte fait, le travail du suppléant est loin d’être réjouissant. En tant que suppléants, nous ne sommes que de passage. Tout le monde autour de nous, autant les apprenants que les collègues savent que notre présence n’est que temporaire. Il est donc très facile de passer inaperçu. Pas besoin d’avoir une cape d’invisibilité pour devenir invisible devant tout le monde. J’ai beau sourire, regarder droit dans les yeux, dire mille et un « bonjour », m’immiscer avec tact dans des conversations dans le but de m’intégrer, j’essuie constamment des revers d’indifférence, et parfois même de mépris. Lorsqu’on se fait dévisager de haut en bas et de bas en haut ou qu’on nous tourne la tête pour éviter notre regard ou qu’on fait semblant de ne pas nous voir alors qu’on est juste devant, il est certain qu’on tombe en pièces sous le poids inébranlable de cette condescendance. Bien évidemment, cela nuit profondément au moral de quiconque. Et lorsque le moral est au plus bas, il devient difficile à remonter. Il est tellement désolant d’être entourée d’autant de personnes et de se sentir tellement seule en même temps…
Enseigner a toujours été ma passion et je ne pouvais pas m’en passer. Mon premier pas a donc été d’écrire au ministère de l’Éducation afin de m’assurer de la bonne procédure à suivre. Je croyais, à tort, qu’avec toutes mes études (baccalauréat en traduction technique, scientifique et littéraire français-espagnol-français, maîtrise en didactique d’une langue seconde et certificat d’aptitude à l’enseignement spécialisé d’une langue seconde) en plus de mon expérience dans le domaine de l’enseignement, les démarches seraient facilitées. Or, ce ne fut pas du tout le cas. Voici un bref résumé des échanges.
| 31 août 2022 | J’écris au MÉQ pour avoir des renseignements concernant le permis d’enseignement. |
| 1er septembre 2022 | Réponse du ministère :« […] Le meilleur conseil que nous pouvons vous donner est de communiquer avec une personne responsable de la formation en enseignement dans la faculté des sciences de l’éducation d’une université québécoise de votre choix afin de savoir s’il est possible de vous admettre dans un programme de formation en enseignement reconnu au Québec. […] » |
| 8 février 2023 | À la suite de la nouvelle sur le fait de faciliter l’accès au brevet d’enseignement face à la pénurie d’enseignants, je me permets d’écrire un courriel adressé directement au ministre de l’Éducation dans le but de m’informer à propos de la démarche à suivre dans le cadre de ma situation. |
| 1er mars 2023 | Réponse de la Direction de la valorisation de l’éducation et des politiques de formation du personnel scolaire du ministère de l’Éducation dans laquelle, à la fin, on peut lire ce qui suit : « Le Ministère vous encourage fortement à poursuivre jusqu’à l’obtention du brevet et vous souhaite tout le succès espéré dans votre parcours professionnel. » |
Un retour obligé, mais pas imposé
Le fait de retourner aux études mijotait depuis un bon moment dans ma tête, mais le train-train quotidien travail, famille, projets d’écriture, loisirs et amis faisait en sorte que je le mettais toujours de côté en attendant je ne sais pas quel miracle…
Et ce miracle s’est enfin produit lorsque j’ai vécu une situation de travail tellement humiliante et méprisante qu’elle m’a réveillée d’une claque (symboliquement parlant) en me donnant le coup d’envoi dont j’avais besoin pour me remettre dans la bonne voie. Comme je dis souvent : « Un mal pour un bien ». On parle de plus en plus de santé mentale, mais on ignore très souvent à quel point des petites gestes apparemment anodins peuvent anéantir l’estime de soi, même de la personne la plus positive et optimiste qui soit.
Fatiguée d’entendre toujours le même discours, fatiguée de me sentir comme une travailleuse temporaire sans collègues, sans établissement d’appartenance, fatiguée d’avoir toujours à faire mes preuves pour, ensuite, avoir à tout recommencer, j’ai décidé, avec l’approbation de ma famille, que c’était le moment de retourner aux études pour obtenir ce fameux brevet d’enseignement. Hélas, l’accueil de mon ancien établissement d’études supérieures fut loin d’être chaleureux… Heureusement, je tiens encore le coup et je me donne corps et âme, du haut de mes 53 ans, pour obtenir ce fameux brevet d’enseignement et avoir enfin un milieu d’appartenance stable et valorisant.
Dans ma prochaine publication, vous goûterez à l’expérience d’accueil vécue par une ancienne (littéralement parlant) à son ancien établissement d’études universitaires où elle faisait partie, jusqu’à son retour aux études, de sa « grande famille philanthropique ». Un accueil qui a failli la faire tout abandonner… Une chance que sa grande résilience, sa persévérance et sa grande force de volonté l’accompagnent toujours.
Restez à l’affût !
Hélas, je ne suis pas la seule à vivre cette malheureuse situation. Voici d’autres exemples similaires pour votre information :
Brousseau-Pouliot, V. (2024, 20 août) Pas assez qualifié malgré ses 28 ans d’enseignement ? La Presse. https://www.lapresse.ca/dialogue/chroniques/2024-08-20/pas-assez-qualifie-malgre-28-ans-d-enseignement.php
Bussières Mc Nicoll, F. (2023, 9 septembre). Des programmes courts pour former des enseignants bloqués. Radio-Canada Info. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2009073/programmes-courts-universites-brevet-capfe-enseignement#:~:text=Six%20programmes%20universitaires%20pour%20former,de%20l’Éducation%20du%20Québec.&text=Cet%20automne%2C%20deux%20nouveaux%20programmes,en%20enseignement%20viennent%20de%20démarrer.
Bussières Mc Nicoll, F. (2023, 7 septembre). Enseignement : « Je veux me qualifier, mais les portes des universités sont fermées ! » Radio-Canada Info. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2008195/enseignement-brevet-education-universites-formation-penurie
Chabot, P. (2024, 25 août). Obligée de retourner à l’école à 53 ans pour devenir officiellement prof. Le Soleil.
Dion-Viens, D. (2023, 26 septembre). Des profs d’expérience, mais non qualifiés, qui ne pourront plus enseigner. Le journal de Québec. https://www.journaldequebec.com/2023/09/25/des-profs-non-qualifies-dexperience-qui-ne-pourront-plus-enseigner
Morasse, M-E. (2022, 14 décembre). Profs sans brevet cherchent voie rapide. La Presse. https://www.lapresse.ca/actualites/education/2022-12-14/profs-sans-brevet-cherchent-voie-rapide.php
Morasse, M-E. (2020, 23 novembre). « S’ils me disent que je dois faire 120 crédits, je pleure ma vie ». La Presse. https://www.lapresse.ca/actualites/education/2020-11-23/enseignants-sans-brevet/s-ils-me-disent-que-je-dois-faire-120-credits-je-pleure-ma-vie.php
Gracias por compartir la experiencia vivida. Espero el segundo capítulo!
Mercedes
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