Il est de plus en plus fréquent d’entendre, et de lire, un peu partout, au sujet de l’importance de « lâcher prise », de « laisser tomber », de « passer à autre chose » ou, dans d’autres mots, d’apprendre à « tourner la page ». Bien que je tourne très souvent les pages des livres que je lis ou que j’écris, tourner la page d’une étape de la vie, c’est une toute autre histoire.
Plusieurs pages de tournées
J’ai très souvent « tourné la page », bien avant de savoir ce que cette expression signifiait. Bien malgré moi, je n’ai pas eu d’autre choix que de faire le deuil d’essayer de survivre au sein d’une famille déchirée par la rancune, la haine et la soif de vengeance. J’ai dû également mettre un terme à mes études en médecine, ce à quoi j’avais toujours rêvé, par manque de soutien familial. J’ai également renoncé à rester dans mon pays natal où demeure toute ma famille, mais où il m’était impossible de vivre heureuse, de m’épanouir, de rêver en toute liberté. Avec beaucoup de tristesse, j’ai dû oublier des relations d’amitié qui se sont éteintes et que je n’ai pas réussi à raviver. Je ne vous cacherai pas que j’ai, avec juste raison, laissé tomber des offres d’emploi alléchantes, puisqu’elles allaient à l’encontre de mes valeurs de base par rapport à l’importance de la présence des parents auprès de leurs enfants. En revanche, même si, pour différentes raisons, j’ai souvent dû tourner plusieurs pages sans jamais me rendre à la fin du livre, je ne l’ai point regretté, car, après avoir pesé le pour et le contre, j’étais sûre et certaine que l’histoire serait bien meilleure dans un tout autre livre carrément.
Une page difficile à tourner
Toutefois, depuis neuf ans, malgré tout le stress que je ressentais, toute l’instabilité que cela représentait, le manque absolu de reconnaissance, d’empathie et d’écoute, je continuais inconsciemment à m’accrocher à un emploi qui m’empêchait de grandir, de m’épanouir et de briller dans ce que j’aime le plus et que j’accomplis avec brio : l’enseignement des langues. Je m’y accrochais sûrement parce que j’aimais le travail que je faisais et j’aimais encore plus mes étudiants ! Ces étudiants qui m’ont exprimé à moult reprises qu’ils étaient enchantés de m’avoir comme prof… Manifestement, je m’accrochais à ce lien profond et indélébile qui me nouait à ces êtres avec qui je partageais bien plus que l’enseignement de cette langue qui leur était totalement étrangère.
Se remettre en question quelles pages tourner
Il m’arrive souvent de penser qu’il y a toujours un mal pour un bien. Probablement parce que je suis une personne optimiste qui voit toujours le bon côté des choses, soit le verre à moitié plein… Quand soudainement, sans aucun préavis, ma vie a été complètement bouleversée par la nouvelle foudroyante que j’allais être opérée d’une tumeur bénigne au cerveau. Plusieurs signes avant-coureurs, que j’ai heureusement mal interprétés, m’ont fait croire que mon heure était arrivée.
Évidemment, j’ai été obligée d’arrêter de travailler sur-le-champ. Je ne pouvais pas non plus conduire pour bien trop longtemps. Et, pire encore, j’ai fait partie du délestage de la première vague de Covid-19, ce qui a fait en sorte que j’ai dû attendre deux mois interminablement éternels durant lesquels je subissais la détérioration de mon état de santé…
Finalement, tout est bien qui finit bien. Grâce à Dieu, j’ai réussi à passer au travers avec seulement quelques séquelles qui ne m’empêchent pas de vivre la vie. Certes, cet événement inattendu m’a forcée à mettre ma vie professionnelle en veilleuse pendant plus de six mois, me permettant ainsi de prendre conscience que je n’avais pas besoin de subir une si grande pression causée par l’instabilité du travail sur appel pour m’épanouir dans ce que j’aimais faire le plus.
Un nouveau chapitre de ma vie
Bref, j’ai sciemment réussi à clore un livre que je n’arrivais pas à finir… J’ai enfin pris le temps de passer à autre chose après mûre réflexion et en toute sérénité. Eh bien oui, après six mois de repos absolu, j’ai commencé tranquillement un nouveau chapitre de ma vie, plus calme, plus paisible, plus ancré sur mes besoins et mes désirs personnels laissés souvent de côté pour combler ceux des autres. J’ai enfin fait de moi-même ma priorité.
Vers de nouveaux horizons
Ces derniers temps, plusieurs personnes de mon entourage très proche ont eux aussi tourné la page pour clore certains chapitres de leur vie; pour certains, à peine entamés, pour d’autres, à un stade très avancé; des fois, pour un changement définitif, d’autres fois, pour un ajustement temporaire.
De toute évidence, une telle décision est loin d’être facile; il s’agit d’une situation déstabilisante qui nous sort de notre zone d’un « inconfortable confort ». Toute notre existence est bouleversée, voire ébranlée.
Toutefois, même si le parcours demeure long, ardu, épineux et exténuant, rien n’empêche que l’on puisse retrouver notre équilibre ailleurs, que l’on puisse découvrir de nouveaux horizons dans d’autres livres jamais ouverts auparavant. Bien qu’une porte se ferme quelque part, il est sûr et certain que plusieurs autres s’ouvriront, et ce sera à chacun de choisir par quelle porte passer.
« Tourner la page » de quoi que ce soit n’est jamais simple. Il n’est certainement pas évident de passer à autre chose lorsqu’on vit un événement malheureux qui nous tracasse, qui nous ronge, qui nous torture, qui nous tue. Pourtant, dans la plupart des cas, au-delà de la peine, de la douleur, de l’incertitude, cela nous aide grandement à voir plus clair et à réussir à passer à une autre étape avec un rôle différent mais tout aussi important. Et, surtout, un rôle qui nous permettra de nous épanouir dans ce qu’il y a de meilleur en nous.
Laisser tomber sans abandonner
En fait, « laisser tomber » ne veut absolument pas dire « abandonner ». Loin de là. Même si j’ai moi-même laissé tomber plusieurs de mes rêves, je les ai quand même réalisés en passant par un autre chemin. Ce n’est pas toujours le chemin le plus court ou le plus facile ou le plus rapide qui nous mène là où nous voulons nous rendre. Voilà le plus grand plaisir de la vie : lutter, se battre et se débattre pour atteindre nos aspirations les plus profondes. Il est vrai que je n’ai pas eu une enfance au sein d’une famille unie et heureuse, mais j’ai moi-même fondée cette famille grâce à ma persévérance et à mes valeurs; je n’ai pas pu continuer mes études en médecine tel que j’avais prévu, mais je suis très fière d’avoir pris l’autre voie que j’adorais aussi et dans laquelle je me sens comblée; je ne suis pas restée auprès de ma famille dans mon pays d’origine, mais, tel que mes arrière-grands-parents et mes grands-parents l’ont fait à leur tour en émigrant en Argentine, j’ai également trouvé une meilleure qualité de vie dans ce pays qui m’a si bien accueillie. Après tout, chacun choisit ses amis et ces amis choisissent leurs amis. Donc, je ne peux pas forcer les gens que j’aime à être mes amis, n’est-ce pas ? Heureusement, j’ai encore beaucoup, beaucoup d’amis. Décidément, si on s’y applique, on peut toujours réussir à trouver notre voie, peu importe les sinuosités du chemin à parcourir.
Tout compte fait, ce ne sera sûrement pas la dernière fois que je tournerai une page des nombreux livres de la bibliothèque de ma vie. Mais, du moins, cette fois-ci, cela m’a permis de reprendre le cours de ma vie en toute confiance et paix d’esprit.
