Je fais de la suppléance depuis plus de dix ans. Aujourd’hui, c’est la dernière journée d’une suppléance qui a duré un an. Un an durant lequel j’ai tout appris sur le fonctionnement de l’école; un an durant lequel j’ai échangé avec des collègues sur la pédagogie et sur la vie; un an dans une école où j’ai établi des liens véritables avec des élèves, avec des employés et, surtout, avec des collègues exceptionnels.
Aujourd’hui, je devrais dire « adieu » à toutes ces personnes, mais je n’ai ni le goût ni la force. J’essayais déjà de retenir mes larmes avant d’écrire ces lignes, et je les laisse maintenant couler à flots. Oui, c’est vrai, je suis une personne sentimentale, émotive, terriblement empathique mais, surtout, réaliste. À l’instar de ces dix dernières années, en acceptant encore une fois cette suppléance, je savais que, tôt ou tard, ce moment arriverait. Je l’appréhendais et, en même temps, je me disais qu’à force de le faire régulièrement, je finirais par m’y habituer. Toutefois, le fait d’avoir travaillé pendant un an auprès d’une équipe de collègues formidables, d’avoir pu transmettre mes savoirs et mes expériences à des élèves extraordinaires n’a fait que développer en moi un lien d’attachement, de régularité, d’affection et de certitude lequel, une fois brisé, s’avère très douloureux.
Pendant 221 jours ouvrables, j’ai partagé mes pauses avec des collègues que j’ai appris à connaître grâce à nos échanges sur nos fins de semaine, sur notre famille, sur nos voyages, sur nos élèves et sur une panoplie d’anecdotes cocasses qui mettaient du piquant à nos journées généralement très chargées. J’ai également partagé des moments inoubliables avec l’ensemble du personnel lors des différents partys organisés par l’école. Entre autres, j’ai vécu, en décembre dernier, mon premier party de Noël depuis plus de 15 ans !!! Il m’est difficile de vous exprimer la joie que je ressentais juste à être là entourée d’une équipe avec qui je travaillais.
Mais, aujourd’hui, mon cœur est déchiré. Je devrais être heureuse de pouvoir dire « Bonnes vacances ! », et il est vrai que j’en ai besoin car ce fut une année très éprouvante à différents niveaux. Or, connaissez-vous le dicton : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point ». Eh bien, voilà comment je me sens à quelques heures de mes vacances.
Je ne sais pas si je suis la seule enseignante suppléante à éprouver ces sentiments. Ce manque de lieu d’appartenance, ce manque d’équipe de travail, de collègues, cette incertitude face à l’inconnu, cette instabilité et insécurité me causent, à chaque fois, de l’amertume et de l’anxiété. Combien de temps je vais pouvoir endurer ce va-et-vient qui pèse de plus en plus lourd et déchirant dans la balance de la vie ?
Aujourd’hui, je suis censée fêter la fin de l’année avec mes élèves. Nous avons organisé un beau moment de partage avec des plats délicieux de leur pays d’origine. Ce sera un buffet multiculturel qui restera à jamais gravé dans ma mémoire. Je vais fêter pour eux, je vais essayer de leur montrer mon plus beau sourire, ainsi qu’à tous les collègues que je croiserai dans les corridors lorsque je retournerai les clés de « mon local » et l’ordinateur de l’école, lorsque j’enlèverai tout ce que j’avais apporté pour meubler et mieux organiser le local. Ce sera comme un nouveau déménagement, mais sans destination fixe. Ce sera, encore une fois, couper des liens qui m’ont pris un an à forger. Ce sera aussi essayer de profiter de mes vacances sans penser à ce qui adviendra de ma vie professionnelle à l’automne prochain.
En ce moment, toutes mes émotions affleurent, elles s’opposent, elles se battent. J’essaie de les refouler, comme j’ai l’habitude de faire depuis dix ans. Mais, comment peut-on empêcher un geyser de jaillir ?
Aujourd’hui, je vais, une fois de plus, laisser tout ça entre les mains de l’Univers. En espérant que cette fois-ci, à l’instar d’un Phénix, il me permettra de renaître de mes cendres à tout jamais.
Toute mon empathie pour tous ces enseignantes et enseignants qui, grâce à la suppléance, permettent à tout un système de continuer à fonctionner.
Et merci du fond du cœur à tous les élèves qui ont croisé mon chemin et qui m’ont enrichie par leur immense générosité. Ce sont leurs paroles de bienveillance et de reconnaissance qui nous donnent la force de continuer. Voici l’un de ces témoignages inspirants qui renforce mon amour-propre et réconforte mon âme :
Chère Karina,
Merci pour tout ce que tu m’as appris pendant cette session. Au début, je voulais abandonner, mais grâce à toi, j’ai trouvé la force de continuer. Tu as vraiment changé mon parcours en français.
Tu expliques très bien et tu encourages toujours tes élèves avec beaucoup de gentillesse. J’apprécie aussi ta sincérité dans tes explications. Quand nous parlons en classe, tu nous écoutes avec attention et tu donnes toujours des bons conseils.
[…]
Je suis très heureuse et fière d’être ton élève. Merci pour tout ton soutien et ta bienveillance.
Bonnes vacances !